Trois questions à Mathilde Lemoine (HSBC)
Mathilde Lemoine, membre du Conseil d’Analyse Economique, directeur des études économiques et de la stratégie marchés HSBC France, constate une augmentation très forte de la flexibilité du marché du travail en France, mais une très faible mobilité. Explications.
Dans un récent rapport remis au CAE, vous constatez une augmentation très forte de la flexibilité du marché du travail en France. Va-t-on vers un modèle à la Nordique ?
Pas pour l’instant. Certes, l’ajustement de l’emploi aux variations de l’activité a été plus rapide lors de la crise actuelle mais la sécurisation des parcours reste faible. Si le cycle de production avait été similaire à celui de 2001, le taux de chômage serait inférieur de 0.3 point c’est-à-dire de 9.8% au lieu de 10.1%. En revanche, la mobilité est très faible. Seuls 5% des salariés ont changé d’entreprise au cours de l’année passée et parmi eux presque la moitié est constituée de salariés en contrats temporaires. Quant à la mobilité professionnelle c’est-à-dire la fréquence du changement de catégorie socioprofessionnelle, elle est également faible, de l’ordre de 4.5% et n’a pas évolué. Même chose pour la mobilité géographique.
Pourquoi la mobilité du travail est-elle aussi faible en France ?
Il y a bien sûr des raisons institutionnelles déjà mises en évidence comme les droits de mutation, les difficultés d’accès à un logement social ou certaines rigidités du marché du travail. Pour accroître la mobilité des salariés, il faudrait leur permettre de se former à d’autres métiers, d’autres secteurs tout au long de leur vie professionnelle. Or le développement des compétences spécifiques c’est-à-dire attachées à un poste de travail et qui ne sont pas transférables est préféré aux formations générales car elles génèrent une quasi-rente partagée par l’employeur et le salarié. Ainsi, les salariés n’ont pas les moyens de changer d’environnement professionnel quand celui-ci évolue ou disparait, ce qui limite fortement la mobilité choisie.
Cette flexibilité accrue sans formation des salariés peut entraîner une dégradation de la productivité néfaste à l’entreprise…
Tout à fait. D’une part, les salariés temporaires ont un accès très limité aux dispositifs de formation. Au fur et à mesure de leurs missions, ils perdent donc en employabilité, ce qui peut générer à terme une exclusion du marché du travail et au final une diminution du capital humain, de la productivité et de la croissance. D’autre part, le peu de formations générales diplômantes ou certifiantes en comparaison de ce qui est observé dans les autres pays européens se traduit par une faible employabilité et donc à terme par une dégradation du capital humain. C’est pourquoi, nous proposons notamment d’ouvrir les contrats de transition professionnelle aux salariés en fin de contrat temporaire et de diminuer le coût des formations générales relativement aux formations spécifiques par un bonus-malus appliqué aux cotisations d’assurance chômage et aux obligations de reclassement.
Propos recueillis par Béatrice Mathieu – 11/05/2010 12:54:00 - http://www.lexpansion.com/economie/actualite-economique/la-flexibilite-du-marche-du-travail-est-plus-forte-en-france-qu-aux-etats-unis_232080.html